FEUILLE FÉDÉRALE SUISSE.

# S T #

II. aimée. Vol. I.

. Nro. 15.

SAMEDI, le 6 avril 1.850.

ST

Extrait des délibérations du Conseil fédéral suisse.

RAPPORT ET ARRÊTÉ concernant les associations d'ouvriers allemands.

TIT.

Maintenant que les dossiers relatifs à l'enquête qui a été instruite au sujet de l'Association des ouvriers allemands sont aussi complets que l'ont permis les circonstances, le Département s'empresse de faire le rapport suivant sur leur contenu.

Ayant été informé par un fonctionnaire suisse que, le 18 février une réunion de délégués des comités des ouvriers allemands, devait, en connexion avec les prétendus événements politiques prochains , avoir lieu le 18 février à Morat, le Département chargea les autorités fribourgeoises d'intervenir dans cette I. Partie. II. année. Vol. I.

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réunion, de saisir les papiers et de mettre les membres en état d'arrestation. Toutefois la dite réunion, ainsi qu'il s'est confirmé plus tard, ayant été ajournée au 20 février , il fut tenu le 19 février au soir une délibération préparatoire dans laquelle la police intervint et s'assura des personnes et des papiers.

Ces derniers, consistant en à peu près 150 lettres de diverses associations, en projets de statuts, pleins-pou-, voirs et imprimés séditieux, envers et en prose, furent expédiés ici. Là-dessus, le Département adressa immédiatement aux autorités de police des Cantons où il existe de pareilles associations, des réquisitoires, ordonnant la recherche des papiers et l'interrogatoire des chefs de comités, îl résulta de cette démarche que dans les diverses localités résidences de comités, où la nouvelle de ce qui s'était passé à Bîorat, n'était pas encore parvenue, on trouva encore de nombreux écrits), tandis que dans d'autres localités., notamment de la Suisse occidentale, les dits papiers ont pu être soustraits aux recherches". A en juger par les actes, cette soustraction ne saurait être l'objet du moindre doute, et si nous relevons cette circonstance, c'est qu'elle ne concorde pas avec les tendances ostensibles et innoffensives que les intéressés s'efforcent d'attribuer à la dite association. Le 22 février l'enquête fut ouverte à Zurich, ce dont il fut immédia) Chaque comité a UD casier séparé où sont déposés les écrits qui ont été trouvés ; les lettres sont numérotées, et il y a un registre indiquant dans la rubrique »Observations« la substance de leur contenu ; les actes essentiels y sont soulignés. C'est d'après cette disposition que nous citerons, dans le cours du rapport, les actes: p. ex. Morat, Nr. 90, Zurich, Nr. 30 etc.

183 tement écrit à Moral afin que les délégués pussent s'éloigner à temps.

Les délégués mis en état d'arrestation aussi bien que les chefs des sociétés locales ont été interrogés sur le but de l'association. En général ils affirment presque tous que le but en consiste uniquement dans la culture morale et intellectuelle ; que naturellement on s'y entretient parfois de politique comme dans toute autre réunion, mais qu'il ne saurait pas le moins du monde être question d'une tendance politique proprement dite, et bien moins encore de tendances révolutionnaires. Quelques-uns vont un peu plus loin dans leurs aveux et parlent de culture politique et sociale des ouvriers. C'est dans ce sens que s'exprime, par exemple, B. Liebknecht de Giessen, président du comité central de Genève, et il ajoute : ,, Nous ne voulons pas provoquer une révolution, mais seulement nous tenir prêts à porter secours si notre parti a des chances de réussite ; quant à une insurrection partielle qui ne réunirait pas la grande majorité du peuple , nous n'y donnerions jamais les mains. " -- Albrecht, président du comité à Vevey a déclaré : ,, Nous nous sommes ralliés au but de la Propagande révolutionnaire afin d'être prêts à tout événement en Allemagne. " En ce qui concerne le but du congrès à Morat, presque tous s'accordent à déclarer qu'il s'agissait d'une organisation définitive, plus solide de l'Association, et de la fondation d'un journal des ouvriers ainsi que d'un choix en commun de morceaux de chant. Enfin il est à observer que dans tous ces interrogatoires, toute espèce de connexion avec des associations étrangères a été niée,

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tandis que le contraire est prouvé par les actes d'une manière irréfragable. Telle est la substance de toutes les dépositions à l'égard desquelles nous nous en tiendrons l à , attendu que le cas qu'on doit en faire résultera de l'exposé ci-après résultant des actes.

II y a déjà plusieurs années qu'il existe, sous divers noms, en Suisse, des associations d'ouvriers allemands. Bien loin d'y mettre obstacle, on a cherché au contraire à les favoriser et à les encourager.

Leurs statuts aussi bien .que leur action étaient un titre de recommandation, en ce qu'elles travaillaient à faire disparaître ce qu'il y avait d'inculte dans les moeurs de la classe ouvrière , et exerçaient une influence salutaire au moyen du chant, de la lecture, de l'enseignement dans l'écriture, le calcul, la langue française etc. Pendant longtemps on ne vit se révéler, aucune tendance repréhensible ; nous trouvons au contraire que précédemment plusieurs associations ont pris des résolutions 1 énergiques contre des machinations communistes dans lesquelles on a voulu les entraîner. C'est ainsi que dans la plupart des comités l'élément .social et intellectuel prévalut pendant longtemps. Mais l'année 1848 fut le signal d'une révolution complète dans l'existence des associations; les événements politiques dont la France et l'Allemagne furent le théâtre réagirent comme par magie et absorbèrent presque totalement toutes les pensées et les tendances des associations. Et en effet, qui pourrait leur en vouloir sérieusement de n'être pas demeurés froids et indifférents en présence du grand drame qui commença à s'accomplir en Allemagne et si dans leurs heures de loisir ils se sont occupés

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avec ardeur de la politique du jour, en donnant essor à leurs sentiments, à leurs sympathies pour un nouveau et meilleur état de choses. Toutefois ils ne s'en tinrent pas à faire de la politique. Les associations prirent de plus en plus le caractère de clubs dans le but de coopérer activement à la révolution et d'organiser en Suisse toutes les forces allemandes ; ici et là surgirent des scissions à la suite desquelles, les éléments inoins extrêmes qui reçurent par dérision la dénomination de--Parti des honnêtes gens--furent contraints de se retirer. D'un autre côté, un grand nombre non contents des tendances purement républicaines appelaient une réforme sociale de fond en comble. Plusieurs prirent part à la lutte déjà en 1848, et repoussés ils rentrèrent dans l'asile suisse pour y préparer et fomenter de nouvelles, révolutions. C'est ainsi que le mouvement s'accrut par une marche progressive, mouvement auquel les réfugiés vinrent donner l'impulsion, en même temps que des aliments et des renforts, jusqu'à ce que l'organisation pût être définitivement sanctionnée à Morat - dans l'extension et avec les buts que nous apprendrons à connaître plus bas. Cette tendance politique toujours plus prononcée se révéla dans toutes les manifestations de l'existence des associations. On vit alors plusieurs de ces dernières adopter un autre nom plus décidé; les unes s'appelant ,,comité démocratique", d'autres ,,comité national démocratique" etc. ; de plus on introduisit des séances de discussion, presque généralement obligatoires , où il se traitait desjquestions exclusivement politiques et sociales. Les actes ne renferment aucune trace d'un autre objet d'investigation, et cependant

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les intéressés ont déclaré que les associations n'ont aucun but de nature politique. Un des thèmes principaux de la presque totalité des associations consistait dans cette question : Pourquoi est-ce que les dernières révolutions ont échoué? Nous trouvons aussi la question : Devons-nous commencer par conquérir la République modérée avant que la République sociale soit possible ? etc. Une direction analogue fut adoptée pour les lectures, les livres et les journaux. Dans les derniers temps nous trouvons une multiplicité toujours croissante d'écrits relatifs aux questions politiques et sociales du jour, et à côté de cela la lecture assidue des ouvrages d'Eugène Sue ; les journaux radicaux ordinaires devinrent peu à peu une nourriture insuffisante et nous trouvons que ici et là la Gazette de Berne et autres ont dû céder le pas à l'Indépendant, à l'Evolution etc. Enfin on remarque des changements analogues jusque dans les morceaux de chant. Les hymnes de paix des sociétés de chant suisses disparaissent en partie pour faire place à la Marseillaise et autres semblables. Comme d'après les déclarations multiples des prévenus, le congrès de Moral avait entr'autres mandats celui de faire un choix de morceaux de chants destinés à être exécutés en, commun, il n'est pas sans intérêt de connaître comme caractérisant la direction intellectuelle des associations, quels étaient les échantillons destinés à être proposés à là réunion dé Morat. Parmi les papiers OH n'a pas trouvé d'autres morceaux que des chants révolutionnaires , par exemple : l'Hymne républicain allemand, l'-Artillerie badoise £t l'Appel aux armes CSturmruf)Le dernier surtout paraît avoir été destiné à être

187 exercé; car la partition existe en nombre d'exemplaires à peu près correspondant à celui des sociétés locales ; en général le chant paraît avoir, dans les derniers temps, pris cette direction au sein des comités , dans le but d'acquérir de nouveaux membres.

C'est ainsi, par exemple, que le comité de Porrentruy écrit à celui de Berne : ,, Si cela vous est possible, envoyez-nous un membre qui chante la seconde basse; il serait d'une grande utilité à l'association, lequel ne manquerait pas de recruter promptement de nouveaux membres si nous pouvions reprendre les exercices de chant, attendu qu'il y a ici encore beaucoup d'Allemands qui se joindraient à nous. A nos yeux, le chant est un objet secondaire sans doute, mais pour ceux qui ne sont pas encore initiés à notre vie d'association, c'est la chose principale, et par là nous aurions l'occasion de les gagner à noire cause. " Le même esprit, les mêmes dispositions se révèlent aussi dans les correspondances d'un grand nombre de sociétés, lorsqu'il s'agit de politique. Afin de ne pas devoir copier une masse de lettres, nous citerons quelques exemples, en nous référant d'ailleurs aux actes.

Ainsi le comité de Lausanne, jetant un coup d'oeil rétrospeclif sur l'année 1848, écrit au comité de Berne ce qui suit : ,,Pouvons-nous, conformément à l'usage tradition,,nel, clore joyeusement l'année écoulée? Non! Dé,, chirons la trompeuse bannière aux trois couleurs,, e t remplaçons-la par une bannière noire jusqu'à ce ,,qu'une rouge y soit substituée. En attendant nous

188 ,,porterons le deuil et pleins de courage et de ven,, geance nous saluerons la nouvelle année par le cri : .,, Vive ce qu'il y a de plus sacré, vive la confrater,, nité des travailleurs ! d'elle seulement nous poupons espérer le salut. " (Morat, No 21.) Le comité de Schaffouse, approuvant le nouveau projet de centralisation de Genève s'exprime, le 30 septembre, comme suit : ,, Toutes les révolutions en Allemagne ne prouvent ,,que trop clairement que nulle part il n'existe d'unité ,, d'action. Faisons donc l'essai des moyens de nos ,,adversaires et travaillons davantage en secret; de.

,,plus, étudions mieux le caractère des hommes qui ,, se placent à la tête, et alors nous ne serons plus ,, réduits à la nécessité de reconnaître l'illusion quand ,, il est trop tard. Il importerait essentiellement en,, core d'être mieux instruits de l'organisation de l'Etat, ,, car ce n'est pas la République qui rendra notre sort ,, meilleur, mais ce sont les institutions ; c'est pour,, quoi il est nécessaire que nous sachions à quoi ,, nous en tenir auparavant, afin que lorsque nous au,, rons la République, il ne nous faille pas commencer ,,par révolutionner." C Genève N° 38.)

Le 2 juin 1849, le comité de Baie écrit à celui de Berne entr'autres ce qui suit : ,,Vous nous comprendrez quand nous vous dirons ,, q u e dans le duché de Baden il y a une Bourgeoisie ,,qui ne demanderait pas mieux que de se débarrasser ,,des ouvriers; n'ignorez pas que l'ouvrier, les ar,, mes à la main, ne se laissera pas imposer le bon plaisir ,,de ces bourgeois et que s'il le faut, il saura tour-

189 ,,ner les armes contre eux. S'il vous faut des preuves ,, plus évidentes, rappelez-vous Paris, Dresden, Cre,, feld etc. Les colonnes d'ouvriers doivent être orga,,nisées afin que comme cela est déjà arrivé si sou»vent on ne fasse pas halle à mi-chemin. C'est pour ,,cela que l'un des chefs vous appelle, tandis qu'un ,, autre (Bureaucrate et Comp.) vous retient à dis,, tance.

. ,,Nous pourrions vous citer des exemples sans ,,nombre à ce sujet; car nous voyons ici journelle,, ment des délégués dans l'un ou l'autre sens, des ,, écrits ou des appels. " (Baie, No 7.)

Le comité de Zurich écrit le 23 mai à celui de Schaffhouse : ,, Lorsque le premier appel nous parviendra, nous ,, ne resterons pas non plus en arrière, et nous esti,, mons qu'une colonne régulière de corps-francs de ,, la Suisse serait ce qu'il y aurait de mieux. (Schaffouse No 3.)

Dans une fête de sociétés célébrée à Bassersdorf, le l'association écrit à celle de Schaffhouse, dans le style caractéristique suivant: ,, Les décisions de la Société assemblée portent que nous appuierons par tous les moyens dont nous disposons et de toutes nos forces la cause de la liberté, la cause de la répression énergique de toutes les prétentions des princes et de la bourgeoisie, en un mot de toute espèce d'aristocratie, prétentions qui dans ce moment se relèvent plus fortes que jamais; ces décisions ont été accueillies avec enthousiasme.

En même temps il a été ouvert une liste pour l'ins-

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cription de ceux qui veulent se joindre aux corps destinés à renforcer l'armée populaire allemande ; cette liste est déjà revêtue de plusieurs signatures. " (Schaffouse No 4.)

Le 6 janvier 1850, le comité de Zurich écrivait à celui de Genève : n Le seul moyen de faire quelque chose de complet est de convoquer un congrès, ce que vous avez aussi reconnu dans votre missive du 19 décembre dernier comme étant l'unique voie pour arriver au but. Or, comme .nous aspirons au même but, montrez-vous en hommes et ne vous égarez pas dans des chemins détournés ; le temps est précieux; si une révolution , que nous attendons -prochainement^ vient à nous surprendre, personne ne saura alors oft est son poste. Si vous rencontrez beaucoup d'opposition de notre part, nous vous prions de ne pas méconnaître nos intentions; nous voulons quelque chose de complet ou rien; ainsi, nous le répétons, un congrès avant la fin de janvier, si possible au centre de la Suisse ; là nous créerons un seul corps et alors frères en avant."' (Zurich Nr. 42.)

LR comité de Zurich écrivait le 14. janvier 1850 à celui de Lucerne: ,,Notre but unique est de nous former et de nous développer au point de vue politique; à cet effet nous avons des discussions deux fois par semaine, et tenons plusieurs journaux démocratiques, entr'autresl'Alliance des Peuples (Völkerbund), ce qui nous a paru jusqu'à présent d'une grande utilité à titre d'initiation préparatoire à la révolution; car nous ne devons compter que sur nous et sur nous seuls. (Lucerne Nr. 56.)

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Par missive du même jour, le comité de Schaffouse fut aussi requis de se préparer de la même manière à la révolution. (Schaffouse Nr. 10.)

Le comité de Fribourg écrivait en août 1848 a celui de Berthoud, ce qui suit: ,,Le cri République a déjà une fois retenti dans les plaines de l'Allemagne, mais où est resté l'écho de nôtre appel? Nous croyons qu'une moitié s'e§t éteinte devant les promesses fallacieuses des tyrans alors saisis de crainte, tandis que l'autre moitié s'est brisée contre une paroi grise de rocher qui ne peut pas reconnaître la véritable liberté, et se trouve encore heureuse dans son insensibilité. Mais non frères libres qui êtes en Suisse ! ici aucune chaîne ne pèse sur notre cou ; c'est pourquoi travaillons, agissons, fût-ce même au prix de notre vie à tous, afin de donner à cet écho tin retentissement si terrible que tous les palais des chiens altérés de sang (Bluthunde) et des tyrans s'écroulent à la /ozs. Mettez-vous à l'oeuvre de tout votre coeur et avec courage ; persévérants comme la fourmi et unis comme les abeilles, préparons-nous à renverser dans l'abyme éternel de la malédiction le sceptre de fer et le joug de pierre qui depuis des siècles oppriment la dignité humaine; pour y parvenir, nous devons commencer par aspirer l'air du ciel pur et libre, secouer la tiédeur allemande et marcher intrépidement àia lutte, en nous proposant pour exemple f énergie et la persévérance de flécher qui est le modèle et la véritable source de la République en Allemagne, Ayez l'oeil ouvert sur les ouvriers d'entre nous, qui amis des Jésuites, se glissent parmi nos rangs, prononçant ici et là un mot de liberté qu'ils maudissent

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et sourient d'un sourire diabolique; il importe qu'ils soient enfin signalés. Ainsi donc, que les mots en avant, en avant frères, soient notre mot d'ordre, liberté notre cri de guerre, et que la vengeance soit notre voix." (Berthoud Nr., 15.)

C'est dans un style pareil que ce même comité écrivit à celui de Lucerne. (Lucerne Nr. 23.)

Le comité de Fleurier écrivait en mai 1849.au comité central alors à Berne : qu'il ne pouvait envoyer pour le moment aucune contribution en argent, mais que si la tyrannie relevait encore sa tête de vipère, ils seront toujours prêts à apporter la faible offrande de leur vie. (Morat jfr. 112.)

C'est dans ce ton que sont conçues une. foule de lettres. Toutefois ces extraits suffiront pour faire connaître l'esprit et les tendances des associations, et pour réfuter l'assertion des prévenus qu'ils ne s'occupent de politique qu'occasionnellement et comme cela se fait généralement -dans la société.

Or comme il ne peut s'agir uniquement des idées et des sentiments des associations, mais de leur action réelle, il nous reste encore à exposer leurs développements, leur organisation, et les rapports par elles entretenus avec les associations étrangères, autant que nous avons pu en inférer des renseignements fournis par les actes mis à notre disposition. Il a déjà été dit plus haut que le mouvement politique s'empara des associations au printemps de 1848. Dans la Suisse occidentale on vit se former à Bienne, à l'instigation de Becker, l'association dite ,,Aide-toi" (Hilf dir). Il n'est pas démontré que cela ait eu lieu de concert avec les autres comités existants en Suisse, mais il est à supposer

193 que ce fut un acte de résolution indépendante et en connivence avec les démocrates d'Allemagne. Ce comité fabriquait une espèce de papier-monnaie, de bons payables par la République allemande, dont l'émission n'eut pas lieu en Suisse mais en Allemagne seulement; il avait en outre dans la presse un organe particulier ayant pour titre ,,l'Evolution", lequel dans un langage terroristique proclamait la révolution et les institutions communistes. Ce comité ne s'en tenant toutefois pas là, tenta une organisation armée des Allemands séjournants en Suisse et notamment des associations allemandes; à cet effet il adressa à celles-ci des sommations et des instructions concernant l'armement, l'équipement, l'administration etc. Il paraît cependant que cet appel n'eut pas de succès. Nous ne trouvons dans les actes qu'une décision de l'association de Lucerne, par lequel un cours d'exercice fut organisé en mai 1848.

Le Gouvernement de Berne se trouva engagé à intervenir contre ces machinations du comité de Bienne, qui sous le nom de comité central des Allemands en Suisse expédiait ses édits d'organisation; les auteurs furent traduits devant les tribunaux. Il se peut que cette circonstance, jointe à l'éloignernont de Becker qui partit de la Suisse pour prendre part aux diverses expéditions militaires, ait amené la prompte chute de ce comité. Ce qui se trouve dans les actes d'une époque ultérieure, constate uniquement qu'en décembre 1848, à l'occasion de la tentative de fonder un comité central, les associations de Vevey, La-Chauxde-Fonds et Locle commencèrent par déclarer ne reconnaître d'autre comité central que celui fondé par Becker; il existe en outre un acte de réception d. d.

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1 décembre 1848 délivré par Becker en faveur de Charles Keyser de Sonderhausen, acte dans lequel Berne est désigné comme succursale, et portant la date du 26 décembre 1848, jour de l'admission de Keyser dans la dite succursale.

Attendu que, ainsi que nous le verrons plus bas, le comité de Berne était déjà constitué comme comité central à cette époque, on est en droit d'inférer que l'Alliance défensive (Wehrbund) de Becker continua d'exister secrètement à côté de l'organisation des associations d'ouvriers. Cependant il n'existe aucun indice à cet égard, et si nous ne faisons erreur, la feuille dite Evolution cessa de paraître au printemps de 1849. A l'occasion de la prosente enquête, la préfecture de Bienne nous a mandé qu'une association d'otfvriers allemands existait dans cette ville il y a environ un an; qu'aujourd'hui il n'en est plus question et que depuis le départ de Becker toute association d'Allemands a cessé. Ce rapport concorde avec les actes en tant que parmi les nombreuses correspondances de tous les comités, il ne se trouve, venant du comité local de Bienne de date postérieure, aucune lettre qui remonte au delà de mai 1849. Le 21 mai ce comité écrivit à celui de Berne : ,, Nous avons reçu aujourd'hui la sommation du Gouvernement de Baden et décidé de partir tous d'ici à jeudi matin. " Une circonstance qui coincide avec ce qui précède, c'est que dans les données statistiques postérieures et dans les rapports menstruels, il n'est plus question de comité à Bienne, tout comme aussi ceux de Neuchâtel et de Morat y sont déclarés dissous. De tout cela il résulte que soit l'alliance dé-

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fensive républicaine de Becker à Bienne, soit la succursale formée plus tard, n'existent plus depuis quelque temps.

Pendant qu'au printemps de 1848 Becker agissant à Bienne appelait aux armes les Allemands en Suisse et s'efforçait de les entraîner à des manifestations immédiates et énergiques , l'association nationale allemande de la Suisse orientale, à Zurich, ne demeurait pas inactive. Il ne faut pas confondre avec l'association des ouvriers ,, Union " (Eintracht) dans cette dernière ville, et qui est impliquée dans l'enquête actuelle, tandis que la première n'existe plus depuis longtemps. L'association nationale n'était pas composée d'ouvriers seulement, mais il s'y trouvait encore des personnes de divers états, notamment des professeurs et des instituteurs. Bien que les deux associations vécussent en bonne harmonie et que nombre des membres fissent vraisemblablement partie des deux sociétés, bien qu'ils eussent du moins un but commun, il n'y eut pas fusion des deux associations, et à cet égard nous trouvons dans la correspondance de toutes les associations une investigation approfondie et circonstanciée de la question de savoir si l'organisme général peut ou non admettre comme membres indépendants deux associations dans la même ville , qui ne se réunissent pas. Une partie des associations était formellement pour l'affirmative, tandis que l'autre s'y opposait avec force. Ce fut à l'association nationale à Zurich que les démocrates allemands s'adressèrent aux fins d'organiser par son intermédiaire leurs forces en Suisse ; elle répondit |à cet appel et se mit en correspondance avec les diverses associations d'ouvriers.

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Ci-après suivent les correspondances venant d'Allemagne et qui se trouvent parmi les actes.

  1. Berlin le 3 août 1838. Au nom du comité central des démocrates allemands N. N. à l'association nationale allemande à Zurich.

,, Nous avons appris avec une vive joie que vous avez résolu de vous rallier à l'association générale allemande démocratique. Il va sans dire que la démocratie allemande, dans ce qu'elle demandera de vous, ne cessera d'avoir égard à votre position, différente de celle des associations "qui existent en Allemagne. Si vous pouviez réussir à faire fonder-encore un plus grand nombre d'associations démocratiques en Suisse, ce serait assurément un très-grand avantage pour notre cause. Car on ne saurait clouter que parmi nos compatriotes allemands qui séjournent en grand nombre dans les diverses localités de la Suisse, il ne se trouve encore les meilleures forces démocratiques qui doivent s'organiser et concourir à la réalisation de la démocratie allemande. Nous vous invitons en conséquence à travailler de tontes vos forces à la fondation de nouvelles associations. A cet effet vous feriez bien de choisir dans votre sein un comité pro-r visoire que vous chargeriez de l'organisation des démocrates allemands en Suisse. Dès que cette organisation sera un peu avancée, le comité provisoire aurait à convoquer une assemblée des démocrates séjournant en Suisse; vous soumettrez à sa sanction la nomination d'un comité définitif ainsi que les mesures ultérieures d'organisation. Nous attendons votre rapport du mois de juillet (à teneur de l'art. 8 de notre plan d'organisation) sur l'activité de la force

197 numérique de votre association, afin que nous puissions l'insérer dans le rapport mensuel général sur l'état de la démocratie allemande. Enfin, nous de^ vons vous informer que nous avons invité toutes les associations à s'imposer en faveur de la cause générale de la démocratie une taxe personnelle destinée à procurer les sommes indispensables au parti (dont le montant ne laisse pas d'être considérable) comme vous pouvez en juger d'après les antécédents des démocrates anglais et américains. Nous pensons que la contribution menstruelle d'un gros d'argent fournie par chaque membre de l'association dépassera rarement les moyens .individuels. Si vous éliez en mesure d'adhérer à notre proposition, nous vous invitons à nous faire parvenir sans délai la contribution pour le mois de juillet."

2. Berlin le 23 sept. 1848. Le même au même.

,,Notre espoir de pouvoir faire le nécessaire en faveur des réfugiés républicains, au moyen de la caisse démocratique centrale est malheureusement déçu jusqu'à présent. C'est en vain que nous avons réitéré dans deux circulaires aux associations démocratiques allemandes l'invitation de prélever sur leurs membres une taxe générale pour subvenir aux besoins du parti.

Qyelque minime que nous ayons fixé cette contribution, les recettes ont été si minces qu'il nous a à peine été possible de satisfaire jusqu'à présent aux besoins de la centralisation démocratique, et à plus forte raison avons nous été hors d'état de mettre à la disposition des réfugiés une somme de quelque importance ainsi qu'il serait du devoir des démocrates.

Nos démocrates ont encore trop peu d'expérience en I. Partie. H. année. Vol. I.

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1 98 matière d'organisation et en ce qui concerne les ressources nécessaires à cet effet. Le majeure partie n'a pas encore franchi le Rubicon des paroles aux actions; espéronsque cela ne tardera pas. C'est dans ce dernier but?" que trois membres du comité central parcourent actuellement l'Allemagne. Ils travaillent à l'organisation sur place et activent surtout les rentrées d'argent. X s'est rendu advienne par la Silésie, Y parcourt«Hesse, Baden et Wurtemberg, Z s'est dirigé vers le Nord."

^ Votre missiv du 15 du mois écoulé nous a ihtéressés autant qu'elle nous a réjouis. Nous vous remercions de l'activité que vous déployez en vue de réunir les démocrates allemands en Suisse. Les associations de Vevey, Lucerne, Winterthour et Glaris ont été inscrites par nous dan les registres dé l'association démocratique. Le comité des associations -dans la Suisse française serait, s'il s'est constitué, un avantage signalé pour notre cause. Après les sacrifices considérables que vous avez faits pour l'entretien des réfugiés, et que vous: faites encore, ils'entend de soi même que vous ne puissiez pour la moment contribuer à la caisse démocratique centrale, Il n'est guères vraisemblable qu'uneamnistic prochaine rappelle nos républicains. La main de fer de la réaction qui pòse d nouveau sur nous ne parviendra pas sans doute à écraser la démocratie; celle-ci progresse par une marche irrésistible. Il n'y a pas jusqu'à la Poméranie et la Vieille Prusse qui ne s'agitent et le patriarchal Mecklenbourg a eu sa révolution. De toutes parts surgissent des associations démocratiques. Le triomphe définitif de notre cause est indubitable. Or nous ne

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vaincrons pas avec des parlements, mais bien par une nouvelle révolution. Apres ce qui s'est passé à Francfort la chose n'en est pas moins (Jouteuse. L'assemblée nationale allemande a trahi la liberté et l'unité de l'Allemagne. Le peuple j'q reconnu. Elle ne mènera pas la constitution allemande à son terme.

Nous convoquerons en conséquence à Berlin le congrès démocratique pour le 16 octobre. Pourrons nous peut-être saluer chez nous un membre de votre sein?

En tout cas nous attendons,)/avant cette époque un rapport ultérieur touchant le succès de vos efforts, afin de pouvoir en faire mention <dans notre rapport " C ) 0 ; !général sur l'état de la démocratie allemande."

3) Pourrie comité central des démocrates allemands. N, N. à la commision centrale des associations d'ouvriers allemands en Suisse, à Berne, 29 Janv.

1849.

« , , ,,Nous avons reçu votre missive du 25 Décembre dernier et nous vous remercions sincèrement de la résolation > que vous avez prise de contracter avec nous) une union plus intime. Autant qu'il dépendra de nous,» nous, entretiendrons avec vous des rapports aussi fréquents que possible, età cet effet nous recommanderons dans notre prochaine missive aux associations qui nous sont agrégées, de se mettre en rapport avec votre loge, de manière à ce que tous ceux qui se justifient en qualité de membres d'une association en correspondance avec la vôtre puissent être admis immédiatement comme membres des associations démocratiques de l'Allemagne. Nous vous transmettons ci joint un paquet d'imprimés et d'écrits que nous avons adressés à nos associations et nous

200 continuerons régulièrement les envois afin que vous demeuriez constamment et autant que possible informés du mouvement de notre association démocratique."

,,En retour, nou,s vous invitons à nous adresser, si faire se peut chaque fois 20 exemplaires de vos missives à vos associations, afin que nous puissions en donner communication a ; tous les comités d'arrondissement. Nous travaillons activement à introduire dans le parti démocratique une organisation toujours plus solide, dont la nécessité a été incontestablement démontrée par les événements de l'année dernière. Les événements de cette année doivent nous trotiver bien organisés el bien préparés." (Morat, Nr/5, (3, 41.)

Nous reproduisons ces lettres presque en entier, parceque les associations soumises à l'enquête et leurs membres qui ont'été entendus, ont nié toute relation avec des associations du dehors: II résulte donc de cette correspondance que l'organisation des associations en Suisse est le résultat d'efforts et de démarches dont le centré est en Allemagne; qu'une association complète a déjà été formée à la fin de 1848, que les démocrates allemands ont signalé comme unique moyen de salut la concentration de toutes les forces; en vue d'une nouvelle révolution, et que les associations allemandes en Suisse doivent livrer leur contingent. Une réunion de ces dernières pour des buts politiques sans connexion ni action au dehors n'aurait, naturellement aucune signification, ensorte qu'on ne peut s'expliquer la dénégation de cette liaison que par l'intention de prêter aux associations le caractère le plus inoffensif possible. Il existe d'ailleurs, en confirmation de ces rapports avec des asso-

201, dations à l'étranger, encore une masse de preuves dont nous citerons les suivantes.

  1. L'association nationale à Zurich a donné à son délégué au congrès tenu à Berne en Décembre 1848, entr'autres l'instruction de nouer des relations avec le plus grand nombre possible "d'associations démocratiques. (Morat, N. 140 Nous reviendrons plus-tard sur les décisions de celte réunion.
  2. En Décembre 1848 l'association de Berne résolut d'entrer en correspondance avec l'association de Mars à Francfort, sans toutefois former une liaison plus étroite, attendu^ que les associations en Suisse se déclarent formellement pour la république démocratique sociale. (Morat, IÌ 152.)
  3. En Février 1849 l'association centrale de Berne mentionne dans son rapport que des relations s'étaient formées avec Constance (Mp/at, N. 49), et en Mars elle annonça aux associations^ que celle de Lyon désirait être agrégée, et elle communiqua les imprimés envoyés de Berlin. Elle mandait en môme temps: ,,ces envois se feront régulièrement afin que nous soyons au courant des mouvements de la grande association. De notre côté nous sommes invités à expédier nos missives à Leipzig au nombre de 20 exemplaires pour être communiquées à d'autres associations.

L'extension de notre association et ce rapprochement avec l'Allemagne nécessitent l'acquisition d'une presse pour pouvoir suffire à notre correspondance." (Zurich, N. 12,) // ne faut pas oublier ici que cette lettre est une circulaire, par laquelle toutes les associations étaient informées de tétât des choses.

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41 L'association .de, Lyon accepta là proposition faite, pas celle de Genève, d'entrer dans l'union, en ajoutant qu'elle resterait jusqu'à la mort fidèle au but de la délivrance del'Allemagne. (Genève, N. 7.)

5) L'association de Genève écrivit en Avril 1849 à, celle de Berne : ,,que Tunion avec toutes leg véritables associations démocratiques de l'Allemagne était scellée, que même celle de Lyon s'y était ralliée, que l'association de Locle ainsi que nous, protestons contre l'association "dé Mars et ses tendances plutôt pernicieuses que conformes à l'esprit % temps; témoignages réjouissants et preuves encourageantes -de l'opportunité de notre organisation." (Morat, iV. 86.)

Dans un autre rapport menstruel (sans date) l'association de Genève écrivait encore :' ,,Relativement à l'accession de l'association de Constance ainsi qu'à l'extension activement donnée à l'association dans le district du lac, l'association de Genève donne sa plus entière approbation et elle demande qu'on déploie une activité incessante dans cette sphère.

(Morat, Nr. 150.) « » , , 6. De La Chaux-de-Fonds on écrivit en mars 1849 à l'association centrale" à Berne : Nous voyons que l'union et la centralisation gagnent de jour en jour du terrain non seulement en Suisse, mais encore en France et en Allemagne. Nous proposons en copséquence d'offrir aussi une loge aux associations d'ouvriers à Fribourg en Brisgau et à Mannheim." (Moral, Nr. 90.)

r 7. L'association de Fleurier écrivait à la même époque qu'elle désirait vivement qu'en outre de l'association de Lyon-, d'autres associations en France et

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dans d'autres Etats se ralliassent, afin que l'union s'étendît dans l'Europe entière et devînt la base d'une grande association des peuples de l'Europe; jusques là l'association doute de la réalisation de cette grande et puissante alliance. (Moral, Nr. 77.) ' 8. L'association de Lucerne adressa en mai 1849 l'interpellation tendant à savoir, si, comme il était à désirer, toutes les associations de la Suisse s'étaient ralliées à l'association démocratique de Berlin et étaient par conséquent tenues de fournir la contribution menstruelle, que pour sa part elle s'y joindrait. (Morat, Nr. 123.)

" \ 9. Déjà en septembre 1848 l'association de Coire écrivit à celle de Zurich: «Nous, .sommes tous d'accord quant à l'annexion d'associations démocratiques en Allemagne : toutefois nous ne sommes pas d'avis d'envoyer un délégué à Berlin;" r Ua peu plus tard, elle mandait : ,, Nous avons approuvé un Cartel avec Darmstadt; toutefois il importerait qu'un comité central se constituât en Suisse et correspondît avec les associations allemandes." (Zurich Nr. 6 u. 7.)

10. 11 résulte des procès-verbaux de l'association de Baie que celle-ci était en rapport avec celle de Loerrach et qu'elle a résolu d'envoyer un délégué à un congrès des associations démocratiques à Offenbourg. (Baie, proc.-verb.-fol. 9, 10, 22.)

11. Parmi les actes se trouvent aussi des rapports des associations de Constance, Darmstadt et Stuttgart. (Morat, Nr. 7, 8, 10, 130.)

Après avoir démontré la connexion des associations allemandes dans le pays avec celles à l'étranger,

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formées à l'instigation de ces dernières et soutenues par l'association nationale, à Zurich, nous continuerons l'exposé des développements ultérieurs. L'action de cette association nationale rencontra des difficultés multipliées provenant en partie de vues divergentes sur l'organisation, en ,partie et tout spécialement de la méfiance de plusieurs autres associations; cette méfiance se manifesta à l'occasion d'une fête à Berthoud qui en outre de l'association de cette ville, réunit celles de Berne et de Thoune; c'était le 20 août 1848; .on s'accorda à reconnaître la nécessité d'un comité central des associations d'ouvriers allemands en Suisse, et il fut arrêté qu'on .expédierait dans ce'sens une circulaire dont nous reproduisons ici la plus grande partie comme suit: ,,De diverses parts la volonté bien arrêtée a été exprimée que les associations d'ouvriers allemands «n Suisse doivent admettre le moins possible des éléments étrangers au milieu d'eux, c'est-à-dire que lors de la réception de membres non ouvriers elles doivent bien se garder de selaisser paralyser dans leur action par telle ou telle individualité, ainsi que cela est si souvent arrivé dans plusieurs associations, où les machinations et intrigues ont fait plus de mal que de bien. Lorsque dans une association quelconque il se trouve des savants en qualité de membres ou qui enseignent, on ne doit malgré cela leur accorder aucune influence sur la vie politique de l'association; car messieurs les savants ne partageront jamais nos vues en matière sociale, et cela par la raison toute simple- qu'une réforme sociale radicale est contraire à leurs intérêts privés. Les savants veulent toujours

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dominer. Avec tout cela , nous sommes bien éloignés de haïr la classe des hommes instruits; il y a dans le nombre de très honorables exceptions et des personnes qui embrassent avec enthousiasme la cause des ouvriers, et qui travaillent à améliorer leur position. Toutefois, aussi peu messieurs les savants nous codent des droits sur des choses que nous ne comprenons p a s , aussi peu nous voulons accorder des droits dans nos affaires à messieurs les érudits de cabinet qui ne savent rien Ou peu de chose de la vie pratique. La révolution française nous enseigne que, les ouvriers n'ont rien de bon à attendre d'aucune institution de l'État, aussi longtemps qu'ils ne seront pas représentés 'erTnombré proportionnel au sein de l'assemblée législative , car avec un ministère des travailleurs on ne >;a pas loin. Aide-toi et Dieu f aiderai dit un ancien proverbe et c'est littéralement vrai. Car si l'Allemagne devenait république aujourd'hui, le travailleur n'aurait pas un meilleur sort qu'à présent. Le travailleur a été de tout temps l'âne condamné à porter par le monde des paresseux éhontés, il faut que cela cesse une fois ! Or, pour en venir à bout, nous devo,ns nous tenir, nous serrer les uns contre les autres et avant tout ne lais-" ser dans nos délibérations le droit de vote à aucun ennemi de nos tendances. Dès que-l'union des associations en Suisse aura été formée et un comité central nommé, nous compterons nos forces et nous nous mettrons en rapport avec les associations d'ouvriers en Allemagne afin qu'il puisse être travaillé sérieusement aux intérêts des ouvriers, et nous songerons aux moyens de mettre des bornes à l'égoïsrne et à la

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cupidité des riches. La circulaire bien connue de la soi-disant association:nationale à Zurich, dans laquelle elle se recommande attitré de Comité central des associations d'ouvriers allemands en Suisse, a été discutée et par les considérations indiquées, il a été décidé qu'on déconseillerait aux associations d'ouvriers allemands de se ranger sous une association dont la majeure partie est soumise à l'influence de savants et de non travailleurs. Les trois associations de Berne, Berthoud et Thoune ne se joindront pas à l'association nationale de Zurich , mais elles ne désirent pas moins entretenir avec elle des rapports de bonne amitié. Comme l'association nationale allemande, nous voulons aussi la République, mais nous voulons aussi une réforme sociale radicale et c'est ce que l'association nationale ne voudra pas ; conséquemment loin de représenter comme association cantonale les intérêts des associations d'ouvriers allemands, elle y serait hostile. Il nous importe d'avoir une association cantonale dévouée de coeur et d'âme aux -intérêts des ouvriers. " (Lucerne, No 24.)

L'association nationale de Zurich faisant bonne mine à cette opposition, déclara pouvoir participer à toute-organisation convenable; c'estainsiqu'on s'entendit à l'amiable, en Vue d'un congrès lequel fut convoqué pour le 9 décembre 1848 à Berne. Des délégués furent envoyés par les associations de Berne, Zurich (les deux associations), Baie, Thoune, LaChaux-de-Fonds, Genève, Berthoud, Bienne, Lausanne et Fribourg. L'assemblée commença par arrêter les statuts dont nous extrayons ce qui suit:

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,,Le but de l'association est de faire de ses membres des républicains socialistes démocratiques, tout comme aussi de propager par tous les moyens légitimes parmi les Allemands'les idées et les institutions républicaines socialistes démocratiques et de travailler à leur réalisation; c est pour y parvenir que l'association se rallie aux comités cantojiaux démocratiques et aux associations d'ouvriers en Allemagne, afin de réunir ses forces à leurs forces, autant que le permet sa position à l'étranger. Chaque., membre de l'association a à payer un batz par mois. Le comité cantonal dirige les affaires par une commission de cinq membres au moins. Il1 y aura annuellement une session ordinaire de congrès, où se rendront les7 autorités supérieures législatives de l'association. La commission est l'intermédiaire entre les comités centraux de l'Allemagne e t ' l e s associations affiliées en Suisse; elle administre la caisse e't les -archives. Les associations affiliées envoyent tous les mois un rapport et le contingent d'argent."

Le changement total survenu en 1848 dans les tendances de l'associatiop a~°déjà été exposé plus haut et ces statuts constituent le complément correspondant et la sanction extérieure du changement déjà opéré intérieurement. Dans plusieurs associations la lettre des statuts antérieurs, qui proclame comme but l'éducation morale et intellectuelle générale, fut maintenue telle quelle; mais après,4out ce qui a élé dit, il est inutile d'ajouter que, dans la plupart des localités , la vie de l'association était peu en harmonie avec ces statuts. Au lieu de l'éducation générale, ces statuts prescrivent une direction spéciale purement

208 politique et sociale qui devant autant que possible sortir son effet pratique au dehors est en contradiction flagrante avec les constitutions et les institutions, légales et sociales. Ces statuts renferment à la vérité cette restriction : que les associations doivent agir dans le sens des statuts par toutes les voies légales. Mais si l'on considère que cela fut écrit après que le parti eut tenté deux fois en vain, à main armée, de faire valoir son principe, et qu'alors les chefs du parti déclarèrent ouvertement qu'il n'y avait d'espoir que dans une révolution nouvelle, il faut nécessairement en conclure que l'appel aux seules voies légales n'est qu'une déception ou qu'ils admettent que la révolution ellemême peut être comptée parmi les voies légales.

Nous n'avons aucune raison de discuter ce dernier point, vu que nous nous trouvons dans une autre position, nous voulons dire, sur un territoire neutre où nous ne saurions tolérer de propagande, révolutionnaire.

Après que les statuts indiqués eurent été acceptés, le congrès prit encore plusieurs autres résolutions, dont nous citons les suivantes : 1) Un témoignage! de reconnaissance est voté aux citoyens J.-Ph. Becker à Bienne et Willich à Besançon pour leurs efforts dans l'intérêt de la cause démocratique ; cependant les associations comme telles ne doivent pas se joindre à l'alliance défensive : Aide-toi ! Des associations ou des membres, individuellement peuvent y prendre part.

2) Le congrès s'unit par les liens les plus intimes avec- le Comité central des démocrates à Berlin:

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et entrera en correspondance avec l'association de mars à Francfort.

3) On entrera aussi en liaison avec l'association de Constance ainsi qu'avec les comités d'ouvriers à Leipzig , Francfort et lés autres comités centraux qui viendraient à se constituer.en Allemagne.

On cherchera à former une convention de'réci· procité avec, toutes les associations d'ouvriers · dans ce pays.

4) Des propositions seront- soumises au prochain congrès sur la manière d'utiliser la réunion des associations d'ouvriers en Suisse pour l'amélioration de la position matérielle de tous les associés.

Ces , délibérations furent terminées par le choix de l'association de Berne comme association centrale.

·Ainsi la nouvelle organisation entra en vigueur aux .termes des statuts précités et sous la direction du ·comité central à Berne.

Las associations envoyaient des rapports mensuels touchant leurs travaux, l'esprit dominant, le nombre de leurs membres, les propositions éventuelles etc; elles envoyaient aussi des contingents en" argent, mais moins régulièrement, parceque les secours accordés aux réfugiés et les besoins locaux leur imposaient des contributions assez considérables.

En mai 1849, lors de la troisième insurrection dans le duché de Bade, le comité central déploya une extrême activité en communiquant par une série de circulaires les événements de ce pays et les édits <lu gouvernement provisoire et en sommant les associations de prêter main-forte en Allemagne. Là-dès-

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sus la vie d'association s'éteignit pour quelque temps tant à Berne que dans d'autres localités, parceque d'un côté toutes les meilleures forces s'étaient éloignées pour participer à la campagne, tandis que de l'autre côté il y eut" à Berne pour cause d'enrôlements une enquête à la suite de laquelle plusieurs membres furent expulsés.

Pendant cette période d'épuisement, de plusieurs associations, l'association démocratique à ,Bal e développa sa -plus grande activité. Nous sommes .obligés de la mettre d'autant plus en évidence, qu'en partie elle se trouvait être d'une nature tout-à-fait spéciale.

Par suite de sa position géographique Bâle était naturellement le débouché principal en même temps que Je dépôt général des renforts. Cette association. se; montra infatigable, ne cessant d'adresser des,appels et d'expédier des renforts, de recueillir et de .distribuer des contingents d'argent, d'aider de ses conseils et de ses secours de tout genre. Elle alla même beaucoup plus loin que ne le voulait et désirait le gouvernement provisoire de Bade. Le 7 mai 1849, cette association résolut de soutenir par touslesmoyens, même par la force des armes, les efforts faits par les Allemands pour conquérir la liberté , et cela ; à) en entrant en liaison "directe avec le congrès des associations de mars à Francfort; b) en envoyant un- secours armé dans la Bavière Rhénane ; c) en sommant toutes les associations du même genre en Suisse de s'adjoindre au plus vite et de prendre des résolutions semblables. (Morat No 103.)

211 Déjà le 11 mai l'association réitéra avec instance la sollicitation d'envoyer des renforts en faisant observer qu'il ne s'agissait pas de partir armé, maïs que chacun pouvait pi endre avec soi les armes qu'il pouvait cacher ou emporter sans se tendre suspect.

(Moral No 106.)

, Après avoir de nom eau sollicité une réponse en date du 14 mai, elle écrivit le 17 mai au comité central à Berne : ,, 11 n'était nullement dans notre pensée, d'envoyer des hommes armés, (c'eût été une violation de la neutralité) et il y a assez d'armes dans la Bavière et le duché de Bade. Allez-y donc, comme les nôtres, sans armes. Les notabilités du mouvement démocratique ont tous accouru dans la patrie, car personne ne risque d'être arrêté à la frontière, soit avec soit sans armes -- hier aussi Heinzen. -- Aujourd'hu j'attends (c'est le président qui parle au nom de l'association) Becker et Wilhch. La colonne de Besançon a déjà passé la frontière et de nôtre association il en part tous les jours -- trente hommes environ nous ont quittés, d'autres suivront. Vous reniez votre caractère démocratique en voulant attendre l'appel d'une autorité solidement constituée. Le gouvernement provisoire de la Bavière rhénane et du duché de Bade n'est-il pas une autorité solide ? Avez-vous lu leurs appels? Or il ne s'agit nullement de corps-francs, cette fois-ci, c'est une guerre générale de la liberté contre le knout russe. " (Moral No 118.)

Dans la lettre précitée du 11 mai l'association entend autrement la neutralité: après avois donné le conseil d'emporter des armes clandestinement, elle continue :

212ä ., Ensuite nous vous donnons à considérer que le plus sacré des traités est celui delà liberté et delafraternité et que ce traile doit servir de base à toutes les constitutions . Si par conséquent nous combattons pour la liberté, nous ne pouvons violer aucun traile légal et si l'on nous en accuse, nous, repousserons ces accusations comme des hommes libres. " Dans deux missives adressées au gouvernement provisoire de Bade, sous date du 25 et 30 mai, l'association se plaint amèrement de voir qu'à Efringen on renvoie des renforts, au lieu de les diriger plus loin et gratuitement par le chemin de fer. L'association y fait l'observation ,,que de pareils ordres n'émanent pas du gouvernement, mais de spéculations réactionnaires. Que l'Oberland (Pays-d'en-haut) exige encore assez de monde pour faire face à i a réaction."

(Bflle Nos 2 et 4.)

Mais cette association ne se bornant pas à rassembler les renforts, à les soutenir et à les expédier, fit formellement le service de police à la frontière, expédia ses rapports au gouvernement provisoire, fit des propositions à l'instar d'une autorité badoise et surveilla aussi à la frontière suisse les Badois qui lui paraissaient suspects. Le 22 mai l'association expédia un rapport au gouvernemant provisoire touchant les dispositions et les discours des employés à la frontière et demanda leur destitution. (Bùie N" 1.)

Le 25 mai, elle fit un nouveau rapport de frontière et la motion pressante : de transférer les gardes frontières dans l'intérieur et de les désarmer pour les rendre inofifensifs, d'assermenler le plus tôt possible les employés sur la constitution de l'empire,

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de destituer ceux qui s'y refuseraient et de leur enle-.

ver de cette manière tout moyen de réaction. (Baie No 20 Le 3 juin l'assocaition manda au gouvernement provisoire de Bade que le nombre des déserteurs des villages limitrophes augmentait journellement sur le territoire suisse et l'exhorta à employer des mesures énergiques contre cette infâme désertion, et à adresser des avertissements sévères aux autorités réactionnaires qui accordaient des passe-ports à de tels individus. (Baie No 8.)

Mais pour opérer aussi dans le même sens sur le territoire suisse , l'associalion écrivit au Dr. Fein à Liestal, que de nouveaux réfugiés badois se rassemblaient dans Baie-Campagne pour exhorter les renforts à rétrograder; qu'il devait s'employer auprès du Gouvernement de Bàie-Campagne pour qu'il mît fin à de telles menées et réduisît ces individus à l'impuissance de nuire. (Baie No 5.)

Lorsque après la défaite et la dispersion du parti révolutionnaire dans le duché de Bade et la Bavière rhénane , une masse de réfugiés eurent passé en Suisse, l'action politique des associations prit un nouvel essor par des rapports multiples dans lequels elles entrèrent avec les réfugiés, lesquels prirent en main ici et là la direction de ces associations. La première impulsion donnée à une nouvelle organisation partit de l'association de la Chaux-de-Fonds, laquelle expédia le 22 août a. p. la circulaire suivante : ,, Concitoyens ! Comme vous le savez, un Congrès s'est tenu à Berne le 9 -- 11 décembre de l'année I. Partie. II. année Vol. I.

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214 passée, où la plupart des associations de la Suisse étaient représentées ou par des délégués ou par écrit.

Ce Congrès désigna Berne comme association centrale et de cette association a été formé le comité central.

Cependant nous ne jouîmes pas longtemps des fruits de cette centralisation; le soulèvement en Allemagne ayant appelé dans ce pays la plupart des membres des associations, le comité central ayant été dénuement accusé d'enrôlements et l'association de Berne dissoute par suite de ces événements. Vous devez savoir que toutes les associations, surtout celles qui étaient représentées par des délégués, ont occasionné de grandes dépenses, nous sommes donc d'avis que cela ne,doit pas avoir été fait en vain, mais que le soulèvement d'Allemagne doit nous stimuler à former une association plus intime encore afin de ne pas apparaître comme des hommes lâches ou humiliés vis-à-vis du parti réactionnaire. Nous- vous invitons par conséquent à nous communiquer le plus tôt possible votre opinion à cet égard et à nous dire comment, quand et où la réorganisation doit avoir lieu.

Cette circulaire a été expédiée aux associations de Genève, de Lausanne, de Vevey, du Locle, de Neuchâtel, de Fleurier, dé St-Imier, de Porrentruy, de Berthoud, de Fribourg, de Lucerne, de Thoune , de Baie, de Zurich, de Winterthur et de Coire. S'il existait encore en d'autres localités des associations allemandes, nous vous prions de communiquer cette lettre à celles qui se trouvent dans votre proximité. " (Genève No 28.)

Il faut encore ajouter à ce fait, que quelques jours auparavant, l'association de Genève avait égale-

215 ment signalé la nécessité d'une nouvelle centralisation. Le 18 août elle écrivit aux associations : ,, Pour obtenir l'unité dans nos opérations, il nous faut avant tout un point central, jusqu'à, ce que nous puissions régler cette affaire dans un congrès. Nous vous prions de nous indiquer par retour du courrier l'association à laquelle vous désirez remettre la direction provisoire. Vous n'interpréterez pas comme pré.somption de notre part de nous être chargés pour le moment de la direction de cette affaire. Le cas est urgent; outre cela notre association est à présent la plus nombreuse et ce qui est le principal, c'est que les conjonctures politiques du canton de Genève nous laissent plus de liberté d'agir qu'il n'en est accordé à toute autre association dans la Suisse. (Morat No 129.)

Par sa lettre du 1. septembre, l'association de Genève sollicita de la manière la plus pressante une réponse immédiate afin qu.e cette centralisation si nécessaire pût avoir clieirje plus tôt possible. Dans cette lettre on fit observer, entre autres: ,,En présence des événements du moment, à cette heure où le parti démocratique est accablé .de; revers si funestes, il est doublement de notre devoir de réunir et d'organiser toutes les forces dont nous pouvons disposer. Il faut montrer à nos ennemis que- le malheur ne nous a pas abattus , mais qu'au contraire il nous a excités à une plus forte résistance et à un redoublement d'efforts."'

(Zurich No 31.)

Dans le courant de septembre on reçut des déclarations telles qu'on les désirait, de manière que

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le 2 octobre l'association de Genève fit la motion suivante : ,, Les démarches qu'ont faites La-chaux-de-fonds et Genève en faveur de la centralisation des associations démdcratiques allemandes en Suisse n'ont pas été sans succès. Presque toutes les associations se sont prononcées pour un pacte plus intime et la majorité a chargé Genève de la direction supérieure provisoire. Nous exprimons notre reconnaissance pour la confiance qu'on nous accorde et nous ferons notre possible pour la justifier. Nous acceptons avec plaisir cette mission quoique nous ne nous déguisions pas les difficultés dont notre position est hérissée dans ce moment. Plus les obstacles gui se rencontrent sur notre chemin sont formidables plus vive est notre ardent de les surmonter.

,,Le but de nos efforts sera de relever la vie de l'association de l'accablement du moment où l'ont réduite les tempêtes politiques et de substituer une activité énergique à la mollesse et à l'indifférence du jour. Il faut constituer nos associations sur de solides bases dans l'intérieur avant de pouvoir opérer avec succès au dehors." (Zurich No 32.)

Le 16 octobre la nouvelle association centrale provisoire de Genève envoya aux associations locales le projet des statuts sur la direction dont nous extrayons les articles suivants : § 1. Le but des associations démocratiques mandes en Suisse consiste 1) à donner une claire et précise des principes de la démocratie ciale aux membres des associations et 2) à faire

alleidée sotous

217 les efforts pour propager ces principes et à les réaliser au dehors, § 3. La tâche de l'association centrale consiste à soutenir les associations mêmes par une direction une et forte à organiser leur action pour travailler avec succès au dehors.

§ 4. Un comité central, composé de deux présidents , de deux secrétaires et d'un caissier, dirige les affaires. Les autres dispositions, administration, motions, contributions et l'emploi de ces dernières, sont essentiellement les mêmes que celles de l'association centrale précédente. Au premier coup d'oeil on verra avec quel caractère plus prononcé que celui de la précédente, cette association débute. Tandis que là la réalisation du but de l'association, particulièrement au dehors, est entourée de clauses , et qu'elle est annoncée avec une certaine précaution pleine de timidité, elle est mise ici en scène hardiment et de prime abord et tandis que là il n'est question que de moyens légaux, ici il n'est nullement question d'une restriction si incommode. Si cependant, après tout ce qui a été dit, il devait subsister encore un doute sur le but et le caractère vrais et proprement dits de ces associations, il serait entièrement levé par la circulaire suivante qui accompagna ces statuts et, leur servit d'introduction : ,, Nous vous adressons ci-joint les statuts de l'association centrale que nous avons rédigés à nouveau et aussi brièvement que possible, nous vous prions de les soumettre à votre délibération et de nous communiquer promptement le résultat de votre votation, afin que nous puissions enfin procéder avec activité

218 et énergie. Quant aux statuts, nous les regardons sans aucun doute comme nécessaires sous bien des rapports ; mais nous né nous dissimulons pas qu'il ne faut pas attribuer une trop grande valeur à ces formalités. Ce ne sont pas les statuts qui font le principal, c'est notre mode d'action. L'organisation des associations , t organisation de la propagande révolutionnaire est notre tâche principale. La remplir, cette tâche, c'est le but sacré de nos efforts. Ce n'est pas nous qui ferons défaut; nous nous efforcerons de remplir notre devoir. Faites aussi le vôtre. Fortifiez-vous autant que possible à l'intérieur; faites votre éducation de braves et intelligents démocrates. Ne négligez en outre rien en vue d'adoucir le sort de nos compatriotes réfugiés et mettez tout en oeuvre pour répandre parmi eux l'éducation sociale et politique. Attirez-les autant que possible dans les associations, donnez-leur à lire des ouvrages et des journaux sérieux pu lizez et -expliquez-les leur et laissez-les prendre part aux discussions." (Moral NO 1310 Le 20 novembre, l'association centrale annonça que les statuts avaient été acceptés par la majorité des associations, qu'il sera fait droit prochainement à quelques observations isolées et de peu d'importance , quand toutes les associations se seront prononcées. (Morat NO 1330 Cela est confirmé aussi de tous côtés par les correspondances. L'association de Zurich seule mit un autre projet de statuts en circulation et le défendit opiniâtrement. Mais la différence principale ne consiste que dans la demande de Zurich d'une direction de trois membres à nommer par le Congrès, au

219 lieu d'un comité central , pour que cette direction ne se trouve pas sous l'influence d'une association individuelle. Ensuite l'association de Zurich suppose prudemment que le but de. l'association est connu et commence son projet de la manière suivante : § 1. ,,La centralisation des associations démocratiques de la Suisse a pour but une direction une, convenable au dessein de l'association pour l'intérieur et une représentation forte pour l'extérieur ainsi que de ménager une liaison intime avec d'autres associations hors de la Suisse qui ont la même tendance." (Zurich No 37.)

Le 6 décembre l'association centrale fit un nouveau rapport sur la situation de l'organisation, dont il résulte que seize associations ont reconnu Genève comme association centrale ; ce sont la Chaux-de-fonds, le Locle , Fleurier , Zurich , Winterthur , Lausanne , Baie, Thoune, Porrentruy, Hérisau, Vevey, Schaffouse, Glaris, St-Imier, Fribourg, Berthoud et Genève; que les associations de Coire et de Lucerne sont encore indécises. Dans la même missive les propositions dissidentes sont communniquées pour être soumises à la délibération ainsi que le programme de l'Alliance des Peuples, par Galeer. L'acquisition de cette feuille est recommandée aux associations , attendu qu'elle est le meilleur organe du parti. (Morat No 134.)

Il résulte du rapport mensuel de l'association centrale du 28 décembre, qu'elle va toujours en augmentant, qu'elle compte 89 membres, et qu'elle développe une grande activité. Que l'association de Coire a entièrement rejeté les statuts et a déclaré la réunion inutile et impolitique. (Zurich No 40.)

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II résulte en outre du protocole du 30 décembre de l'association de Berne , qu'elle aussi s'esl; jointe aux autres et a reconnu Genève comme association centrale provisoire. De toutes les associations , celle de Coire fut donc la seule qui se soit prononcée positivement contre la direction de l'association centrale et par conséquent contre l'adhésion , quoiqu'elle ait été. travaillée avec la plus opiniâtre persistance. Nous faisons mention à ce sujet de la missive suivante de l'association centrale à celle de Coire : ,,Votre lettre du 19 octobre nous obligea une courte réplique : vous y déclarez n'adhérer à la centralisa-' tion qu'en tant qu'elle aura pour but de relever les associations , mais de vouloir vous tenir éloignés de toute activité politique. Mais peu après vous dites que vous êtes des démocrates socialistes et que vous cherchez à faire votre éducation comme tels dans les limites de l'association. C'est déjà à proprement parler urie activité politique. Toutefois évitons les disputes de mots. La chose est tout simplement celle-ci: vous ne voulez pas étendre votre activité à l'extérieur, vous ne Boulez pas faire de propagande. Et c'est là ce qu'il ett de notre devoir de combattre. Il est du devoir de celui qui connaît le vrai, le bon, de le communiquer.

Ce n'est que de cette manière que nos principes triompheront, en les recommandant chaudement à tous ceux qui ne les connaissent pas et en cherchant ù les gagner. La puissance de la vérité est irrésistible.

Les idées se répandent malgré les canons et les baJonettes ; elles se répandent par la propagande. C'est

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pourquoi elle est le plus puissant agent pour la fondation de la république sociale.

,,Qui veut la fin doit aussi vouloir et employer les moyens. Si vous êtes des démocrates, eh bien, il vous faut faire de la propagande. On ne fait rien avec des paroles , c'est l'action seulement qui est la pierre fondamentale des sentimens 1 , ce n'est que par votre activité que vous pourrez prouver si vous êtes ce que vous dites êlre en effet.

,,Lorsqu'à l'appui de votre opinion vous dites qu'une conduite telle que nous la demandons compromettrait notre position en Suisse, nous croyons au contraire que par des mesures de précaution on peut empêcher toute intervention de la part de l'autorité fédérale. Notre action politique n'a aucune influence non plus, comme vous semblez le croire, sur la garantie de l'asile. On ne peut punir les réfugiés à cause de ce que font les comités. Nous avouons sans peine que notre position et notre mission ne sont ni faciles ni exemptes de danger; mais il n'y a qu'un lâche qui se laisse intimider. Le démocrate est tenu de donner sa vie pour la sainte cause du progrès , de l'égalité et de la fraternité, et dans le cas qui nous concerne il est loin de s'agir de la vie, mais dans le plus mauvais cas il s'agit de quelques querelles puériles avec les autorités. Mais vous ne vous en effraierez pas, ce serait certes bien triste.

,,Frères, en terminant nous vous invitons à examiner encore une fois votre résolution, à considérer que c'est précisément maintenant qu'il est nécessaire ' d'employer toutes les forces si nous devons réussir à terrasser les ennemis impies de l'humanité. Songez

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aux devoirs et à la responsabilité que vous avez comme démocrates, et nous espérons que vous reconnaîtrez combien il est ridicule de la part d'un socialiste de prétendre vouloir se tenir à l'écart de toute action politique dans un moment où la tempête de la révolution mugit dans tout l'univers." CCoire, 10.)

Le comité central de Genève trouva que l'organisation était suffisamment établie pour convoquer un congrès, et à cet effet il adressa une invitation accompagnée d'un rapport mensuel. Voici en substance quel en est le contenu : ,,En général nous devons déclarer satisfaisant l'état des comités; quoique le nombre des membres ne soit pas grand partout, cette pénurie est compensée par l'esprit résolu et vraiment révolutionnaire qui attend avec plaisir le jour où nous nous mesurerons de nouveau face à face avec nos ennemis sur le champ de bataille.

,,Le comité de St. Imier, qui était sur le point de se dissoudre, s'est constitué de nouveau à l'aide de La Chaux-de-fonds. En outre nous avons appris qu'à Neuchûtel existe de nouveau un comité allemand. Le comité bernois dissous s'est également reformé et compte 30 membres. 11 s'est déclaré disposé à nous délivrer les effets centraux etc.

,,Dans ce moment où les événemens en Allemagne et notamment les affaires récentes de Berlin approchent avec force d'une solution, nous avons jugé nécessaire l'accélération d'un congrès et nous le convoquons pour le 20 février à Morat. On s'y réunira le 19 au soir à l'auberge de l'Aigle noir. Nous n'avons pu choisir Berne à cause du conseil fédéral, et Morai étant une ville absolument radicale, nous a paru, par-

223 faitement propre à notre, but. Les grands comités devront payer eux-mêmes leurs délégués ; quant aux petits, nous leur ferons de la caisse centrale des avances suivant nos forces et nos moyens, toutefois nous, prions qu'on s'adresse à nous le plus promptement possible à cet égard.

,,Pour avoir un organe qui réprésente nos principes, nous nous sommes déterminés, après mûre réflexion,.

à fonder une gazette des ouvriers (Arbeiterzeitung^, qui paraîtra provisoirement tous les huit jours. Toute centralisation ne nous servira à rien sans une pareille union intellectuelle. Ce n'est que par le moyen de la presse que nous pouvons faire de la propagande à l'extérieur et acquérir l'importance qui revient aux comités suisses vu la culture de leur membres. Au congrès nous nous occuperons des choses spéciales, et si nous sommes unis, ce beau plan sera aussi mis à exécution. Nous devons reconnaître que Winterthur, dans sa dernière lettre, s'est prononcé énergiquement pour un pareil organe.

,,Nous avons fondé ici une caisse, dans laquelle on recevra les plus faibles subsides, aßn que nous ne soyons pas entièrement sans moyens en cas d'une marche subite. Suivez notre exemple. C'est maintenant un devoir de songer à la révolution, car elle est peut-être plus près que bien des gens ne le croient. La négligence est aussi une trahison. Zurich a fait la proposition opportune que nous introduisions dans tous les comités une méthode commune de l'enseignement du chant. Nous discuterons au congrès les démarches nécessaires à cet effet. Pour le moment nous annonçons que sous peu nous vous enverrons les partitures de plusieurs chants patriotiques nouveaux."

224

La lettre se termine par des dispositions de police.

On peut faire observer ici en passant que depuis longtemps déjà les comités ont exercé une surveillance de police tant envers des membres qu'envers des étrangers. Lorsque quelqu'un, par exemple, avait abusé d'un crédit ou paraissait suspect à cause de ses opinions politiques il était dénoncé aux autres comités et poursuivi par mandat d'arrêt. C'est de cette manière que deux membres furent signalés, uniquement par le motif que, mis en avant, à ce qu'on prétendait, ,,par le parti des honnêtes" (c'est à dire des modérés), ils avaient fait une certaine opposition dans le comité de Genève. (Zurich, Nr. 36.)

La grande majorité des comités approuvait cette direction suivie par Genève ainsi que la convocation d'un congrès auquel depuis longtemps déjà le comité de Zurich poussait avec force. Le comité de Berthoud résolut à l'unanimité le 13 janvier de cette année d'exprimer au comité central de Genève ses remerciemens pour ses louables efforts. Si tous les comités n'ont pas envoyé des délégués au congrès, il faut l'attribuer à un double motif. Plusieurs comités, bien qu'approuvant entièrement la chose, se firent représenter par d'autres à cause des frais , ou transmirent leurs voeux par écrit, tels que Schaffhouse, Thoune, Winterthour et d'autres. Quelques-uns, en petit nombre, se retirèrent, parce que la direction qu'on avait prise leur parut trop inquiétante. Nous les signalerons principalement, parce que nous avons l'intention de proposer des mesures divergentes en ce qui concerne ces comités.

225

  1. Coire renonça complètement à cette tendance pratiquement révolutionnaire, comme nous l'avons déjà montré ci-dessus.

"> 2. Hérisau décida le 10 février de cette année de ne pas déléguer de députés au congrès, et dans le cas où celui-ci ne s'adonnerait qu'à la propagande révolutionnaire, de se séparer du comité central.

3. Claris ne voulut également pas entendre parler de la chose, et le 16 février il écrivit au comité de Hérisau : ,,Vous nous demandez ce que nous pensons du congrès de Moral; voici notre réponse: ,,Nous ne nous sommes jamais associés au comité central; ce système toujours révolutionnaire ne nous plaît absolument pas et il ne plaira pas non plus au Conseil fédéral suisse dès qu'il en aura vent. Il vous faut toujours admettre qu'un principe venant de l'étranger ne trouve pas d'écho chez un peuple ; il faut qu'il émane de l'intérieur, du sein du peuple même; lorsque cela n'a pas lieu, toutes les révolutions échouent." CHerisau Nr. 4.)

4. Lucerne ne s'associa également pas au comité central et n'envoya pas de délégués non plus au congrès. Il ne se trouve pas d'indications ultérieures à cet égard.

5. Arau ne forma également pas une partie intégrante de toute l'association. Ce comité ne se constitua qu'en décembre 1849, et quoiqu'il ait pris naissance à l'époque de la plus grande agitation, il ne montre pas de tendance politique dans ses statuts. Il ne savait évidemment pas encore à quoi on l'emploierait plus tard et il était encore entièrement ignoré du comité central de Genève. En décembre 1849 il annonça

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sa constitution au comité de Berne son voisin, et il demanda qu'on lui fît tenir des journaux et des cahiers de chant, sur quoi il reçut la Gazette de Berne qui était spécialement recommandée aux comités par le comité central de Genève. (Zurich, No. 40.)

Le comité d'Arau envoya sans doute un délégué à Moral, mais cela semble s'être fait principalement ensuite des pressantes sollicitations du comité de Zurich et sans avoir connaissance de ce qui s'était passé précédemment, ni des circulaires de Genève.

Avant de terminer^ cet exposé qui finit, quant à la partie historique, au congrès de Moral, nous de-, vons encore examiner d'un peu près une face importante de la nouvelle vie des comités, savoir leurs rapports avec les réfugiés. Ici aussi laissons parler les actes. ' Le 18 août de l'année dernière, le comité de Genève , dans la lettre où il souleva la question d'une nouvelle organisation, écrivait ce qui suit aux autres comités : ,, Si la mission de, nos comités est entr'autres de faire reconnaître les principes et les institutions de la démocratie sociale, nous avons en ce moment plus que jamais l'occasion de remplir cette tâche. Parmi les masses nombreuses de nos compatriotes fugitifs, il s'era trouve encore beaucoup auxquels manque encore la vraie culture. Par conséquent, en accueillant nos frères, nous contribuons à former pour l'avenir une véritable armée de la liberté. Pénétrés de cette conviction., nous avons mis le local de notre comité à la .disposition de tous les réfugiés, et nous leur faisons prendre part, naturellement gratuitement, aux heures de lecture,

227 d'instruction et de discussion. Chacun verra combien de cette manière nous pouvons agir sur eux, et la participation active des soldats prouve qu'ils savent apprécier nos efforts. Nous vous invitons, frères allemands, à suivre cet exemple, et à procéder par les mêmes voies dans l'intérêt de la démocratie, naturellement non sans observer sous ce rapport les précautions qu'imposé Vattitude actuelle de la Suisse," CMorat, No. 129.)

La lettre de 2 Octobre contient à cet égard les passages remarquables que voici : ,,Quelque tristes que soient pour notre parti les temps actuels, du moins en ce moment, ils sont plus favorables que jamais pour les comités allemands en Suisse.

Parmi les grandes masses de nos frères fugitifs il s'en trouve beaucoup qui s'associent volontiers à nous et nous seconderont de toutes leurs forces aussitôt que nous aurons ranimé parmi nous une sève plus vivace.

Les commencemens seront, difficiles, très difficiles.

Mais les difficultés avec lesquelles nous avons à lutter' fussent-elles encore plus grandes, nous avons le pouvoir de les vaincre et d'amener actuellement les associations à un degré de prospérité qu'elles n'ont encore jamais eu.

,,Nous vous invitons donc à ne rien négliger de ce qui peut rendre votre comité fort et puissant. Cependant passons à un autre point. Ainsi que nous l'avons déjà dit précédemment, nous regardons comme le but principal de nos efforts de propager la culture politique et les principes démocralico-sociaux parmi nos frères fugitifs. Il y en a tant parmi eux qui, remplis d'une haine brûlante contre les tyrans , ont pris part à la lutte, mais qui sont bien loinfjencore de connaître les

228 vices sociaux les plus profonds dont souffre actuellement partout l'humanité. Notre grande mission consiste donc à faire de nos frères des hommes gui, lors de la prochaine explosion, entrent en lice avec un bras ferme et avec la conscience de ce qu'ils font pour la vraie révolution universelle, et ne se laissent circonvenir par aucun de ces libéraux traîtres qui tant de fois déjà ont enlevé au peuple les fruits de la victoire qu'il avait achetée au prix de son sang." (Zurich, N. 32.)

Le 23 Octobre le comité de Genève écrivit entre autres ce qui suit à Berne: ,,De plus, je vous demande s'il ne serait pas possible de fonder à Berne un nouveau comité. La localité est très importante et il ne peut manquer de gens non plus. C'est précisément dans le moment actuel qu'il est doublement important d'organiser notre parti, et alors notre devoir sera principalement de faire de la propagande parmi les réfugiés surtout parmi les soldats.

Je n'ai pas besoin d'en développer l'importance. Et c'est précisément à Berne que vous auriez un beau champ d'action." (Berne, N. 1.)

Dans un lettre du 19 décembre de [l'année dernière, le comité central défendait son projet de statuts contre le comité de Zurich, et à ce sujet il fait observer ce qui suit: ,,Si, comme cela en a l'apparence à nos yeux, on a l'intention, en nommant un bureau central, de créer une direction centrale pour tous les démocrates allemands qui se trouvent en Suisse, notamment pour les réfugiés, nous devons vous répondre que dans notre comité nous avons déjà souvent parlé de cette nécessité , mais que, vu le faible nombre de membres, 400

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tout au plus, que comptent tous les comités allemands, et les forces intellectuelles qui ne sont pas encore très nombreuses aujourd'hui, nous avons jugé qu'il était impossible de former un bureau central semblable choisi parmi tous les comités. L'opinion du comité a été que dans tous les cantons, et notamment dans les grandes villes, on [devrait choisir par élection directe, dans les assemblées générales de tous les démocrates allemands, des comités dits de secours, qui auraient non seulement à soigner les affaires relatives aux secours, mais encore la haute direction politique'et la f?

propagande, comités parmi lesquels on choisirait alors un ' comité central général. A cette fin une assemblée a eu lieu dimanche dernier en suite d'un appel de notre comité et elle a nommé par voie d'élection un nouveau comité de secours composé de (suivent les noms) dont nous attendons la nouvelle activité dans toutes les directions."

Il ressort donc de ces actes et d'autres, qu'on avait donné aux comités pour mission principale de travailler la plus grande masse des réfugiés pour les faire participer aux idées et au but de ces comités, de leur donner ,,la vraie culture" et ,,d'en former une armée de la liberté." Nous avons aussi fait l'expérience que là ,où il existe des comités actifs, comme à Genève, à Berne et à Zurich, par exemple, il était bien plus difficile de déterminer les réfugiés à partir. Pendant queles comités cherchaient à influer de cette manière sur la masse des réfugiés, les chefs s'emparaient d'un autre côté des réfugiés, et ceux qui parmi eux se distinguaient par leur intelligence ou leur énergie s'emparaient à leur tour des comités, soit en s'en arI. Partie. H. année. Vol. I.

23

230 rogeant la direction, soit.en prenant une position influente. On sait quelles relations Heinzen, Struve et d'autres avaient à Genève ; nous voyons encore dans le comité de cette ville plusieurs noms connus de réfugiés, tels que Estellen, Liebknecht, Schaufler, Pélissier etc. ; dans le comité de Lausanne nous trouvons Engelmann, ancien chef de bataillon dans le corps de la Bavière rhénane, actuellement président du comité de cette ville; à La Chaux-de-fonds, Valentin Web er de la Bavière rhénane; à Berne, le Dr. Maas de cette ville. Ce dernier fit déjà imprimer ici un appel très . provocateur aux ouvriers, appel publié par les journaux et répandu par le comité de Berne. Du moins l'envoya-t-il au comité d'Arau en l'accompagnant de la lettre suivante: ,,Nous vous adressons les exemplaires ci-inclus d'une proclamation d'un de nos membres que vous trouverez sans doute opportune, et que chacun de vous enverra en Allemagne dans un endroit qui vous sera connu pour faire de la propagande."- (Arati, N. 4.)

Le comité de Baie fut fondé par Mettermeli et Kenner de Fennenberg, qui prononcèrent des discours fanatiques, s'il est permis de qualifier ainsi des expressions telles que celles-ci : ,,II faudrait pendre la moitié des Allemands." (Baie, protocole IL) Le comité de Zurich écrivait le 6 Janvier de cette année à Genève : ,,En. terminant, nous devons regretter que la participation des réfugiés soit très faible; on les rencontre dans les brasseries, mais non a« comité; au commencement ils promirent beaucoup ; mais depuis que nous les avons pris au mot, nous ne les voyons

231 plus; toutes nos forces intellectuelles consistent en artisans soutenus par quelques directions de Techow, Beust, Schurz. Umbscheiden, Weil, Ottenhofer, Horlacher etc. nous fréquentent aussi." (Zurich, N. 42.)

Le comité de Zurich écrivait le 14 Janvier de cette année à Schaffhouse : ,,Des réfugiés ffune haute culture politique assistent à notre comité; ils nous instruisent notamment dans les affaires politiques.« (Schaffhouse, N. 10.)

On peut voir par l'ensemble de l'état des actes et surtout par la correspondance genevoise qui y est annexée, ce qu'il en était de cette instruction. On trouvera partout que cette culture politique et sociale s'est bornée à lâcher la bride aux passions des ouvriers et à allumer en eux les sentimens de la haine et de la vengeance non seulement contre les gouvernemens, mais encore contre la classe entière de ceux qui possèdent et contre tout ordre public et social. On ne rencontrera ni dans les protocoles ni dans la correspondance une trace quelconque d'une instruction réelle, d'une discussion scientifique et populaire des questions sociales d'une difficile solution. Et cependant -- nous aurions presque franchi les limites de la vérité -- parmi les centaines de documens nous en trouvons au moins un qui s'occupe de la fondation d'un nouvel ordre de choses. Déjà à cause de la rareté et par le motif que c'est le seul document qui ne s'occupe pas uniquement de démolir, mais aussi de reconstruire, nous le reproduisons textuellement. Dans les papiers du comité de Lucerne se trouve un projet d'instruction pour les délégués de l'association allemande des ouvriers en Suisse au parlement des ou--

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vriers à Berlin; il est signé: Berne, le 14 Août 1848, le comité de Berne, son président, Dr. Geyögger.

Après une longue instruction sur les institutious organiques, le projet se termine en ces termes : ,,Voici en ce qui concerne en particulier la chose au parlement des ouvriers relativement à des vues fondamentales sur une organisation publique républicaine.

'' ,,En premier lieu nous ne reconnaîtrons/ornais comme parfaite l'organisation républicaine future en Allemagne : a. aussi longtemps qu'un fonctionnaire quelconque percevra un traitement plus élevé qu'un ouvrier ne gagne en moyenne; b. aussi longtemps que les fonctionnaires publics ne seront pas également rétribués; c. aussi longtemps que les ouvriers travaillant à de gros ouvrages, tels que les ouvriers occupés aux routes, aux travaux hydrauliques, aux chemins de fer et aux canaux, ne seront pas rétribués de la même manière que les ouvriers sont payés en moyenne ; d. aussi longtemps que les biens fonds ne seront pas propriété de l'état; e. l'état doit se charger gratuitement de l'éducation de la jeunesse.

Dans les écoles on ne peut donner aucun enseignement religieux, la jeunesse devant seulement pouvoir se prononcer dans un âge plus avancé sur la question de savoir si elle veut, oui ou non, être agrégée à une communauté religieuse et à laquelle.

f. Les instituteurs de la religion devront être payés par la commune, et cela, aussi longtemps que

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quelqu'un sera toléré dans l'état, par les communes qui veulent un instituteur semblable.

g. Il ne pourra être prélevé de contributions dans: l'état, mais toutes les dépenses publiques devront être couvertes par un impôt sur les successions.

h. Tout le commerce doit être une affaire relevant de l'état; toutefois l'état ne pourra en faire une spéculation d'argent, mais il devra vendre les objets à un prix équivalent à l'argent déboursé, y compris les intérêts. Tous les employés seront payés sur le même pied que les autres employés de l'état.

i. Toutes les troupes permanentes seront supprimées et le service militaire sera introduit.

k. Il ne pourra être fait dans l'état aucune affaire qui permette à un citoyen de s'enrichir aux dépens de ses concitoyens, mais l'excédant dans toutes les affaires sera réparti entre tous les ouvriers proportionellement à leur gain, bien entendu après que les intérêts de l'argent prêté, cas échéant, seront payés; par conséquent les maîtrises seront entièrement abolies et remplacées par une association fraternelle.

  1. On ne pourra amasser de fortune qu'en argent, les immeubles étant propriété de l'état. De même, les citoyens ne pourront jamais prêter l'argent à leurs concitoyens moyennant des %, mais les placer à la banque de l'état contre des pour cent à déterminer, d'où les citoyens les retireront en proportion de leur forces productives."

Tout ce qu'on a exposé jusqu'ici se rapporte à la propagation d'une révolution à l'étranger, notamment en Allemagne; cependant il existe des indices que les comités, ou du moins ceux qui étaient initiés,

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vouaient aussi une attention sérieuse aux affaires suisses, et. qu'ils se proposaient également d'intervenir chez nous avec la force du poing. Un réfugié allemand, qui séjournait en Suisse sous un faux nom et qui était devenu membre du comité des ouvriers de Lausanne en déposant un faux livret, rapporta ce qui suit à ses parens et à ses amis dans sa patrie : ,,Je vous écrirai quelque chose sur la politique, et je voudrais beaucoup écrire, mais je ne puis et je ne l'ose. Je suis membre d'une société et vous vous étonnerez lorsque je vous en dirai le nom: c'est une association de jésuites, non religieuse, mais démocratique. II y a à la tête des hommes qui jouissent de la confiance du peuple, même de ceux qui passent leur temps à lire des journaux. Demeurez unisi en faisceau et ne scindez pas en différens partis les forces démocratiques; et s'il se fait encore une fois des craquemens à l'ouest, levez-vous homme pour homme et franchissez le dernier degré pour arriver jusqu'au trône. Nous ferons la garde avec la guillotine, afin que les coquins ne puissent plus trouver d'autre asile qu'en terre on dans l'air libre, suspendus à la potence. Je danserai encore une fois cette dernière danse; mais si le peuple allemand est de nouveau si irrésolu que l'année dernière, eh bien, alors il pourra se laisser asservir et fouler aux pieds par la gueusaille des cours. Je vous dirai aussi de V. de ne plus le nommer représentant, mais de dicter vos lois sur les' barricades. Si les choses devaient mal tourner, l'Europe verrait un feu de joie comme il n'en a jamais paru. Vous aurez déjà 'lu sans doute des rapports sur la politique du conseil fédéral de la

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Suisse. Il n'y a bientôt plus de soldats Badois ici et tout a été renvoyé. Le même sort aurait peut-être été réservé à Engehnann, si le conseil fédéral savait où il est. Schlöffel, Bechow et plusieurs officiers prussiens et d'autres, au nombre de 32, les chefs les plus compromis ont tous été renvoyés. Mais malheureusement la Suisse a des citoyens trop radicaux chez lesquels ceux-ci ont un asile sans la permission du conseil fédéral ; il en est de même de Mazzini. Willich se trouve très mal en Angleterre, mais il se vengera.

Le reste des réfugiés qui se trouvent en Suisse formera, lors de l'explosion d'une révolution, la garde républicaine pour protéger ou renverser le gouvernement, suivant la conduite qu'il tiendra. Au printemps il y aura .de nouveau quelque chose à faire , car nous avons des rapports exacts des ouvriers qui sont en France, et si les socialistes devaient l'emporter, ils pourront alors se construire un autre Paris et Lyon etc. (Lausanne, N. 4.)

Dans une autre lettre, le même individu écrivait dans son pays : ,,En ce qui concerne votre curiosité sur l'assosiation, je ne puis la satisfaire. La trahison est puuie de mort; je ne sais pas quels sont les membres qui en font partie; il s'en réunit très peu." (Lausanne, No. 3.)

Si dans tout cela il n'y a que des tableaux de fantaisie, comme le déposant a cherché à l'exposer dans l'interrogatoire en reconnaissant l'authenticité des lettres, ou s'il a réellement été membre d'une affiliation plus secrète dominant les associations d'ouvriers, cela importe peu pour notre but et vu le faible résultat présumable d'une enquête ultérieure.

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Nous terminerons ce rapport par une donnée statistique sur l'effectif des comités, en tant qu'il ressort des actes : Genève a 89 membres, d'après sa déclaration en décembre 1849.

Lausannne a environ 30 membres, d'après les dépositions du président.

Vevey a 6 membres, d'après les dépositions du président.

La-Chaux-de-Fonds a 112 membres, d'après les dépositions du secrétaire.

Locle a 40 membres, d'après le rapport du comité.

Fleurier a 11 membres, d'après la déposition à Genève du secrétaire.

Fribourg a 12 membres, d'après le rapport du comité de Genève.

Berne a 36 membres, d'après le catalogue.

Porrentruy a 12 membres, d'après les indications des membres.

St.-Imier ?

Berthoud a 12 membres, d'après le rapport officiel.

Thoune a 15 membres, d'après le rapport officiel.

Baie a 62 membres, d'après le rapport officiel.

Zurich, environ 50 membres, d'après la déposition du président.

Winterthour, environ 40 membres, d'après Ja déposition du secrétaire.

Schaffhouse, environ 30 membres, d'après les données du président.

Arau a 40 membres, d'après le catalogue qui se trouve dans les actes.

Lucerne a 30 membres, d'après les données du président.

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Claris a 18 membres, d'après le catalogue qui se trouve dans les actes.

Coire a 101 membres, d'après le rapport officiel.

Herisau a 25 membres, d'après le rapport du comité de Genève.

Or, si nous déduisons les cinq derniers comités comme n'étant pas affiliés, il restera pour les autres à peu près 560 membres. Parmi ceux-ci se trouvent aussi quelques Suisses, mais proportionnellement très peu, et dans les comités où il y en a beaucoup, on voit qu'ils se sont opposés à ces menées.

Voici le résultat général de l'enquête : 1. Il est complètement avéré que les ouvriers allemands en Suisse se sont organisés à l'effet de provoquer une nouvelle révolution qui devait détruire non seulement les trônes, mais encore les institutions sociales , d'abord de l'Allemagne, et qu'ils ont cherché à tenir toutes leurs forces intellectuelles et matérielles en disponibilité pour ce but.

2. Cette propagande révolutionnaire -- comme l'appelle lui-même le comité central de l'association -- ne s'est toutefois pas formée en Suisse et elle ne lui est pas particulière. Son foyer et sa source sont en Allemagne, en France et en Angleterre ; c'est de là qu'elle a été mise en vigueur et elle n'existe nullement ici à l'état de fait isolé , mais elle n'est qu'un anneau de la grande chaîne de l'alliance démocratique et sociale. Ces comités pouvaient se mouvoir un peu plus librement par ci par là en Suisse ensorte que leurs efforts perçaient davantage à la lumière du jour; mais les forces motrices et les personnes qui se tiennent derrière les coulisses sont en majeure partie à I. Partie. II. année. Vol. I.

24

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l'étranger et au moment décisif on ne devait tirer que le contingent allemand de la Suisse ainsi que de toute autre province. C'est pourquoi il est historiquement faux, et par conséquent injuste, de désigner la Suisse comme étant le foyer des révolutions européennes , un pays qui sans troupes et seulement par la force morale qui est la base de la liberté et du développement d'un peuple, a conservé presque seul la tranquilité et l'ordre, tandis que les révolutions politiques et les émeutes communistes faisaient le tour de l'Europe, 3. Il s'est enfin constaté que les associations sont entrées1 dans une étroite liaison avec les -réfugiés et que notamment aussi les chefs ou autres personnes marquantes parmi eux ont soutenu et avancé l'action des associations. Cette circonstance tranquillisera il faut l'espérer, tous ceux qui ont voulu voir une injustice dans le renvoi des réfugiés-chefs.

Fondé sur ces faits, le Conseil fédéral suisse à pris l'arrêté suivant : Le Conseil fédéral suisse ,

Après avoir entendu un rapport du Département de Justice et Police dans l'affaire des associations d'ouvriers allemands et vu les actes de l'enquête d'où il résulte , que la majorité de ces associations, de connivence avec des associations étrangères, se sont livrées à des menées politiques illégales et dangereuses ;

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En application des art. 57 et 90, §. 8 et 9 de la Constitution fédérale ARRÊTE : 1. Les membres des associations d'ouvriers allemands à Genève, Lausanne, Vevey, La-Chaux-deFonds, Locle, Fleurier, Fribourg, Berne, Porrentruy, St.-Imier, Berthoud, Thoune, Baie, Zurich, Winterthour et Schaffouse devront à l'exception des ressortissants suisses, qui en feraient partie, être renvoyés de la Suisse.

2. Les associations d'ouvriers allemands à Aarau, Lucerne, Claris, Coire et Herisau ne seront provisoirement placées que sous la surveillance de la Police.

3. Le Département de Justice et Police est chargé de s'entendre avec les Gouvernements cantonaux quant à l'exécution de l'arrêté et aux informations nécessaires à cet effet.

4. L'interdiction de délivrer des titres de voyage aux membres des associations d'ouvriers cesse pour les cantons d'Argovie, Lucerne, Claris, Grisons et Appenzell R. e., tandis que pour les cantons de Berne, Zurich, Schaffouse, Fribourg, Baie, Vaud, Neuchâtel et Genève, elle ne perd son effet qu'en raison de l'exécution du présent arrêté.

5. Le présent arrêté sera communiqué à tous les Gouvernements cantonaux.

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